Le musée juif (Jüdisches Museum)

Le musée Juif est situé au sud de Checkpoint Charlie à Kreuzberg : il se trouve sur la Lindenstrasse, dans le sud de Berlin, il est jouxté par l’ancien bâtiment baroque qui après la guerre avait servi de musée de la ville de Berlin.
Le bâtiment d'abord vide d'exposition, livré en 1999, reçut un grand succès avant de devenir à proprement parlé un musée.

Le bâtiment :
« Toute l'intelligence de ce musée réside dans ce dialogue avec l'architecture de Daniel Libeskind, qui a dessiné ce bâtiment en forme de déchirure, troué d'espaces vides rappelant tout ce que l'holocauste a fait disparaître. » [1]
Daniel Libeskind a énormément réfléchi à la façon de mettre en scène le non-représentable : comment le traduire par l’architecture ?
« La tâche était double : d'un côté ne pas montrer le vide comme une espèce de manque anthropologique ou ethnologique, un musée de « la race éteinte », comme les Allemands avaient tenté de le faire avec les objets du musée juif de Prague. D'un autre côté, il fallait montrer les liens entre la judéité allemande, berlinoise et l'histoire allemande : liens et décrochements, continuité et hiatus. » [2]
Le parti a été pris de lier les deux bâtiments : la façade du musée juif ne présente aucune porte, l’entrée s’effectue par un escalier à l’intérieur du bâtiment historique pour souligner l’imbrication de l’un dans l’autre comme de l’histoire allemande et de l’histoire juive.
« Il n’y a pas de porte parce qu’il est impossible d’accéder à l’histoire du judaïsme et à celle de Berlin par les voies traditionnelles. Pour comprendre l’histoire des Juifs de Berlin, ainsi que l’avenir de Berlin, vous serez amenés à suivre un itinéraire beaucoup plus complexe. Vous devrez replonger dans les profondeurs de l’histoire berlinoise, dans sa période baroque, et donc, dans le bâtiment baroque lui-même ». [3]

Par ailleurs, l’architecture fait elle-même sens : « la ligne dans tous ses états domine le bâtiment » [4]. En effet, le plan du musée montre une forme d’éclair symbolisant la violence qu’a endurée le peuple juif, ce qui lui a valu le surnom de Blitz dès son ouverture.
D’autant plus que cette ligne brisée est symbolique puisqu’elle évoque une étoile de David écrasée.


Les deux bâtiments côte à côte vue du musée juif © Jérôme Charel

Au-delà de préserver les arbres du site, le projet se présente comme un objet-sculpture.
Pour Libeskind, l’espace doit faire éprouver quelque chose d’authentique, c’est pour lui le rôle de l’architecte de créer cela, et c’est pourquoi le plan est pensé dans son ensemble comme une charge idéologique.
L’absence de porte va de pair avec ces rares ouvertures, fenêtres aux formes originales qui, telles des brisures, viennent s’ajouter aux lignes brisées, à la lumière artificielle et aux plafonds bas pour créer ces émotions : « Ce n’est pas ici le lieu d’une promenade muséale mais d’un trajet aux allures d’épreuves »
[5]. L’objectif est de désorienter le visiteur, de l’amener à un questionnement.

Ouvertures sur la façade du bâtiment et vues de l'intérieur de l'édifice. © Pascal Davodeau

Ces ouvertures paraissent aléatoires mais sont en fait le résultat d'une recherche : elles correspondent à la liaison des adresses de berlinois juifs victimes de la déportation et de figures berlinoises célèbres, projetée sur le plan et donnant ce type de découpages.

Le parcours même du visiteur pour accéder aux expositions est réfléchi et symbolique.
L'escalier d'accès au musée descend 12 mètres sous terre et mène à trois couloirs souterrains que l'architecte appelle des « axes ». Ces trois axes représentent les trois expériences majeures du judaïsme allemand du 20ème siècle : la continuité, l'exil et la mort.

Maquette des axes souterrains du musée juif. © Julien Mortet

Les axes de l'Holocauste et de l'Exil mènent tous deux à des lieux d'exposition externes au musée et qui sont de par leurs matériaux (le béton s'opposant au zinc de la structure centrale) et leur situation présentés comme hors du bâtiment.
L'axe de l'Holocauste dirige le visiteur vers la tour du même nom, vaste puits de béton sombre sur toute la hauteur du bâtiment qui n'est éclairé que par un fin rai de lumière. La question centrale est de savoir comment illustrer la mémoire de l'Holocauste. L'architecte a ici décidé de la commémorer par le vide et le silence.


La tour de l'Holocauste, derrière une porte à la fin de l'axe de l'Holocauste, on pénètre dans une tour plongée dans le sombre. © Jérôme Charel

L'axe de l'Exil mène, quant à lui, au jardin du même nom en dehors du musée comme scénario de la sortie hors d’Allemagne : c'est la seule partie de l'édifice où l'on retrouve la lumière naturelle, comme métaphore de l'espoir d'une nouvelle vie apportée par l'exil. Toutefois l'architecture est ici aussi très symbolique puisqu'elle va démontrer que ce n'est qu'une utopie.
Le visiteur se retrouve dans un labyrinthe de 49 colonnes réparties sur un carré parfait mais incliné ce qui crée une réelle impression de désorientation et de malaise, figurant la perte de repère. Les arbres plantés à l'intérieur même de ces piliers de béton symbolisent le déracinement. Enfin ce labyrinthe est coupé de l’extérieur par des douves infranchissables soulignant que l’exil est aussi un enfermement.

Le jardin de l’exil vu de l’extérieur avec le bâtiment du musée derrière. © Jérôme Charel

Enfin l’axe de la continuité mène à l’exposition par un escalier vertigineux qui monte directement du sous-sol au troisième étage. On passe de l’espace comprimé des couloirs souterrains à un espace très haut.

Coupe sur l’entrée, l’axe de la Continuité et l’escalier. © Julien Mortet

Escalier menant aux salles d’exposition. © Jérôme Charel

Pour finir la description du bâtiment, il faut souligner l’importance du « vide » que Libeskind exploite de façon architecturale par des ruptures au sein même de l’espace d’exposition. Ces vides symbolisent les disparus, l’absence et participent au travail de mémoire pour ne pas oublier la tragédie de la solution finale.
Ces espaces restent par ailleurs très difficiles à exploiter pour la scénographie de l’exposition mais leurs répétitions créent un rythme que le visiteur garde en tête.

Volume noir d’un vide perçu pendant la visite de l’exposition © Jérôme Charel

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D’origine juive, Libeskind naît à Lodz en 1946 « au cœur d’une Pologne en plein traumatisme post-guerre mondiale. »

Sa famille s’exilera en Israël alors qu’il est âgé de 11 ans puis à New York.

Il n’était pas prédestiné à l’architecture puisqu’il s’était tout d’abord intéressé à la musique et avait même reçu une bourse pour le conservatoire de l’AICF .

Diplômé en 1970 d’architecture (il a notamment eu Richard Meier et Peter Eisenman comme professeurs), il ne s’arrête pas là et décide d’étudier l’histoire et les sciences humaines.

« Dans sa biographie «Construire le Futur, D’une Enfance Polonaise à La Freedom Tower », on comprend l’attachement quasi obsessionnel que fait Libeskind à l’histoire et surtout à la mémoire. »
Ceci est d’autant plus marquant que ses parents sont des survivants de l’Holocauste.

Alors qu’il se consacre à l’enseignement, en novembre 1988, Libeskind reçoit chez lui une lettre qui lui apprend qu’il est invité pour le concours d’une extension au musée de Berlin, afin de créer un Jüdische Abteilung, un département judaïque.

Il participe donc au concours et sera sélectionné pour réaliser le musée juif de Berlin.

Cette réalisation participera à rendre célèbre l'architecte qui réalisera d'autres édifices dont un autre musée dédié à la culture juive à Copenhague en 2002.

Aujourd’hui Libeskind a plusieurs projets dont le Contemporary Jewish Museum à San Fransisco, le Grand Canal Performing Arts Centre and Galleria à Dublin, ou encore le Military History Museum à Dresde.

On note que ses projets ont de manière récurrente un lien avec une catastrophe historique, et donc, un lien avec la mémoire.

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1933 : Hilter devient chancelier

1934 : création du 1er musée sur la culture juive

1936 : JO de Berlin

1938 : fermeture du musée juif par le gouvernement nazi.

1939-1945 : 2nde guerre mondiale et destruction de l'édifice barroque lors des bombardements.

1945 : partage de l'Allemagne et de la ville de Berlin entre les Alliés

1961 : construction du mur de Berlin

Années 1960 : reconstruction d'une bonne partie de Berlin Est détruit lors des bombardements dont la reconstruction à l'identique de l'édifice baroque.

Années 1970 : idée de recréer un bâtiment pour abriter une exposition sur la culture juive

1988 : concours rassemblant environ 200 architectes.

1993 à 1998 : travaux de construction de l'édifice

2001 : inauguration du bâtiment avec l'exposition

NOTES :

[1] « un musée juif à Berlin : défi relevé » article de Libération de MILLOT Lorraine (12 septembre 2001)

[2] http://www.liberation.fr/culture/0101386142-un-musee-juif-a-berlin-defi-releve

[3] http://id.erudit.org/iderudit/35325ac

[4] Construire le futur de Daniel Libeskind p. 124

[5] Film Le musée juif de Berlin « entre les lignes » Réalisation : Richard Copans et Stan Neumann; Coproduction : ARTE France, Les Films d’Ici, La Direction de l’Architecture et du Patrimoine, Le Centre Pompidou (2002)
Idem film