Le bâtiment :
« Toute l'intelligence de ce musée réside dans ce
dialogue avec l'architecture de Daniel Libeskind, qui a
dessiné ce bâtiment en forme de déchirure, troué
d'espaces vides rappelant tout ce que l'holocauste a fait
disparaître. » [1]
Daniel Libeskind a énormément réfléchi à la façon
de mettre en scène le non-représentable : comment le
traduire par larchitecture ?
« La tâche était double : d'un côté ne pas montrer
le vide comme une espèce de manque anthropologique ou
ethnologique, un musée de « la race éteinte », comme
les Allemands avaient tenté de le faire avec les objets
du musée juif de Prague. D'un autre côté, il fallait
montrer les liens entre la judéité allemande,
berlinoise et l'histoire allemande : liens et
décrochements, continuité et hiatus. » [2]
Le parti a été pris de lier les deux bâtiments : la
façade du musée juif ne présente aucune porte,
lentrée seffectue par un escalier à
lintérieur du bâtiment historique pour souligner
limbrication de lun dans lautre comme
de lhistoire allemande et de lhistoire juive.
« Il ny a pas de porte parce quil est
impossible daccéder à lhistoire du
judaïsme et à celle de Berlin par les voies
traditionnelles. Pour comprendre lhistoire des
Juifs de Berlin, ainsi que lavenir de Berlin, vous
serez amenés à suivre un itinéraire beaucoup plus
complexe. Vous devrez replonger dans les profondeurs de
lhistoire berlinoise, dans sa période baroque, et
donc, dans le bâtiment baroque lui-même ». [3]
Par ailleurs, larchitecture fait elle-même sens :
« la ligne dans tous ses états domine le bâtiment » [4]. En effet, le plan du musée
montre une forme déclair symbolisant la violence
qua endurée le peuple juif, ce qui lui a valu le
surnom de Blitz dès son ouverture.
Dautant plus que cette ligne brisée est symbolique
puisquelle évoque une étoile de David écrasée.

Les deux
bâtiments côte à côte vue du musée juif © Jérôme
Charel
Au-delà de
préserver les arbres du site, le projet se présente
comme un objet-sculpture.
Pour Libeskind, lespace doit faire éprouver
quelque chose dauthentique, cest pour lui le
rôle de larchitecte de créer cela, et cest
pourquoi le plan est pensé dans son ensemble comme une
charge idéologique.
Labsence de porte va de pair avec ces rares
ouvertures, fenêtres aux formes originales qui, telles
des brisures, viennent sajouter aux lignes
brisées, à la lumière artificielle et aux plafonds bas
pour créer ces émotions : « Ce nest pas ici le
lieu dune promenade muséale mais dun trajet
aux allures dépreuves » [5].
Lobjectif est de désorienter le visiteur, de
lamener à un questionnement.
 
Ouvertures sur la
façade du bâtiment et vues de l'intérieur de
l'édifice. © Pascal Davodeau
Ces ouvertures
paraissent aléatoires mais sont en fait le résultat
d'une recherche : elles correspondent à la liaison des
adresses de berlinois juifs victimes de la déportation
et de figures berlinoises célèbres, projetée sur le
plan et donnant ce type de découpages.
Le parcours même du visiteur pour accéder aux
expositions est réfléchi et symbolique.
L'escalier d'accès au musée descend 12 mètres sous
terre et mène à trois couloirs souterrains que
l'architecte appelle des « axes ». Ces trois axes
représentent les trois expériences majeures du
judaïsme allemand du 20ème siècle : la continuité,
l'exil et la mort.

Maquette des axes
souterrains du musée juif. © Julien Mortet
Les axes de
l'Holocauste et de l'Exil mènent tous deux à des lieux
d'exposition externes au musée et qui sont de par leurs
matériaux (le béton s'opposant au zinc de la structure
centrale) et leur situation présentés comme hors du
bâtiment.
L'axe de l'Holocauste dirige le visiteur vers la tour du
même nom, vaste puits de béton sombre sur toute la
hauteur du bâtiment qui n'est éclairé que par un fin
rai de lumière. La question centrale est de savoir
comment illustrer la mémoire de l'Holocauste.
L'architecte a ici décidé de la commémorer par le vide
et le silence.

La tour de
l'Holocauste, derrière une porte à la fin de l'axe de
l'Holocauste, on pénètre dans une tour plongée dans le
sombre. © Jérôme Charel
L'axe de l'Exil
mène, quant à lui, au jardin du même nom en dehors du
musée comme scénario de la sortie hors dAllemagne
: c'est la seule partie de l'édifice où l'on retrouve
la lumière naturelle, comme métaphore de l'espoir d'une
nouvelle vie apportée par l'exil. Toutefois
l'architecture est ici aussi très symbolique puisqu'elle
va démontrer que ce n'est qu'une utopie.
Le visiteur se retrouve dans un labyrinthe de 49 colonnes
réparties sur un carré parfait mais incliné ce qui
crée une réelle impression de désorientation et de
malaise, figurant la perte de repère. Les arbres
plantés à l'intérieur même de ces piliers de béton
symbolisent le déracinement. Enfin ce labyrinthe est
coupé de lextérieur par des douves
infranchissables soulignant que lexil est aussi un
enfermement.

Le jardin de
lexil vu de lextérieur avec le bâtiment du
musée derrière. © Jérôme Charel
Enfin laxe de
la continuité mène à lexposition par un escalier
vertigineux qui monte directement du sous-sol au
troisième étage. On passe de lespace comprimé
des couloirs souterrains à un espace très haut.

Coupe sur
lentrée, laxe de la Continuité et
lescalier. © Julien Mortet

Escalier menant
aux salles dexposition. © Jérôme Charel
Pour finir la
description du bâtiment, il faut souligner
limportance du « vide » que Libeskind exploite de
façon architecturale par des ruptures au sein même de
lespace dexposition. Ces vides symbolisent
les disparus, labsence et participent au travail de
mémoire pour ne pas oublier la tragédie de la solution
finale.
Ces espaces restent par ailleurs très difficiles à
exploiter pour la scénographie de lexposition mais
leurs répétitions créent un rythme que le visiteur
garde en tête.

Volume noir
dun vide perçu pendant la visite de
lexposition © Jérôme Charel
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Dorigine juive,
Libeskind naît à Lodz en 1946 « au cur
dune Pologne en plein traumatisme
post-guerre mondiale. »
Sa famille sexilera en Israël alors
quil est âgé de 11 ans puis à New York.
Il nétait pas prédestiné à
larchitecture puisquil sétait
tout dabord intéressé à la musique et
avait même reçu une bourse pour le
conservatoire de lAICF .
Diplômé en 1970 darchitecture (il a
notamment eu Richard Meier et Peter Eisenman
comme professeurs), il ne sarrête pas là
et décide détudier lhistoire et les
sciences humaines.
« Dans sa biographie «Construire le Futur,
Dune Enfance Polonaise à La Freedom Tower
», on comprend lattachement quasi
obsessionnel que fait Libeskind à
lhistoire et surtout à la mémoire. »
Ceci est dautant plus marquant que ses
parents sont des survivants de lHolocauste.
Alors quil se consacre à
lenseignement, en novembre 1988, Libeskind
reçoit chez lui une lettre qui lui apprend
quil est invité pour le concours
dune extension au musée de Berlin, afin de
créer un Jüdische Abteilung, un département
judaïque.
Il participe donc au concours et sera
sélectionné pour réaliser le musée juif de
Berlin.
Cette réalisation participera à rendre
célèbre l'architecte qui réalisera d'autres
édifices dont un autre musée dédié à la
culture juive à Copenhague en 2002.
Aujourdhui Libeskind a plusieurs projets
dont le Contemporary Jewish Museum à San
Fransisco, le Grand Canal Performing Arts Centre
and Galleria à Dublin, ou encore le Military
History Museum à Dresde.
On note que ses projets ont de manière
récurrente un lien avec une catastrophe
historique, et donc, un lien avec la mémoire.
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1933 : Hilter devient
chancelier
1934 : création du 1er musée sur la culture
juive
1936 : JO de Berlin
1938 : fermeture du musée juif par le
gouvernement nazi.
1939-1945 : 2nde guerre mondiale et
destruction de l'édifice barroque lors des
bombardements.
1945 : partage de l'Allemagne et de la ville
de Berlin entre les Alliés
1961 : construction du mur de Berlin
Années 1960 : reconstruction d'une bonne
partie de Berlin Est détruit lors des
bombardements dont la reconstruction à
l'identique de l'édifice baroque.
Années 1970 : idée de recréer un bâtiment
pour abriter une exposition sur la culture juive
1988 : concours rassemblant environ 200
architectes.
1993 à 1998 : travaux de construction de
l'édifice
2001 : inauguration du bâtiment avec
l'exposition
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